Eric Vivier

l’un des fondateurs d’Innate Pharma et aujourd’hui Directeur scientifique de la société en parallèle de ses activités de chercheur académique, fait le point sur la science d’Innate.

Comment êtes-vous passé de la paillasse à la création d’Innate Pharma ?

Du côté des NK, on avait une activité antitumorale démontrées in vitro chez l’homme et in vivo chez la souris et on ne savait pas bien ce qui pourrait être fait en clinique ni dans quelles indications. 

En 1995, j’étais chercheur dans un laboratoire travaillant sur les cellules T mais déjà spécialisé dans les cellules NK depuis mon post doc à la Harvard Medical School à Boston. J’ai donc proposé de monter une nouvelle équipe, la première à l’époque à Marseille sur l’immunité innée, au sein du Centre d’Immunologie de Marseille Luminy (CIML) pour travailler sur les NK, leur potentiel antitumoral et leur fonctionnement à l’échelle moléculaire. 

A cette époque, nous avons découvert le mode d’action des récepteurs inhibiteurs exprimés par les cellules NK et proposé une définition structurale et fonctionnelle de la famille des récepteurs inhibiteurs à ITIM (Immunoreceptor Tyrosine-based Inhibition Motif). C’est à ce moment que j’en ai parlé à Hervé Brailly, au cours de l’un des échanges que nous avions dans le cadre de son activité à Immunotech. 

Tout est parti de là : l’envie d’étudier comment on pouvait transformer les découvertes scientifiques en thérapie pour soigner des patients. Déjà à l’époque, je souhaitais créer des ponts entre les deux mondes que sont la recherche fondamentale et appliquée, académique et industrielle. Hervé avait la même envie et la fibre entrepreneuriale. Nous nous retrouvions à Paris à l’institut universitaire de France, avec Marc Bonneville et Jean Jacques Fournié pour développer notre projet, choisir nos cibles. J’avais rencontré Alessandro Moretta durant mon post doc à Harvard lors d’un congrès à Stockholm en 1991. Puis en 1992 et enfin en 95 au montage de ma petite équipe au CIML. Nos rencontres étaient toujours fort excitantes ! Il est entré en jeu dans le projet Innate dès 1998.

Et que savait-on du rôle et de l’activation des cellules immunitaires ?

Beaucoup de choses se sont jouées au début des années 2000 prouvant la capacité du système immunitaire à éliminer les cellules cancéreuses in vivo. Un des papiers déclencheurs a été celui de l’immunologiste américain Robert Schreiber dans Nature qui propose un nouveau schéma pour expliquer l’évolution des cancers. Par la suite, c’est le scénario des « 3E » qui s’est imposé. Ce scénario repose sur des expériences menées chez la souris et décrit 3 étapes clés des interactions entre cellules cancéreuses et système immunitaire : Elimination, Equilibre et Echappement. En premier lieu, les cellules cancéreuses sont reconnues et éliminées. Mais le cancer redémarre, voire se développe mais en restant sous contrôle. Enfin l’équilibre se rompt et le cancer échappe aux cellules immunitaires et progresse. 

Un autre article, important pour Innate, a été publié en 2002 par Andrea Velardi. Il porte sur la non-reconnaissance du « soi » par les cellules NK, cette fois chez l’homme, dans le cas d’une greffe de moelle (donc de cellules immunitaires d’un donneur) pratiquée pour traiter un certain type de leucémie. Cette non-reconnaissance permettait une destruction des cellules cancéreuses du patient par les cellules immunitaires du donneur. 

Plus tard, c’est la forme des courbes de survie des patients traités dans le cadre des premiers essais d’immunothérapie avec des anticorps qui bloquent les récepteurs inhibiteurs qui a changé la donne : quand ça marche, l’immunothérapie par ciblage des points de contrôle immunitaire permet de contrôler la maladie à long terme. 

Que diriez-vous d’Innate aujourd’hui ?

Nous restons identifiés pour notre expertise dans l’immunité innée et les cellules NK en particulier, même si d’évidence notre portfolio dépasse largement ce périmètre. Au-delà du ciblage de points de contrôle immunitaire, nous développons en effet des programmes dans le domaine des antigènes tumoraux et le microenvironnement tumoral. Notre force, c’est d’avoir gardé une exigence d’excellence scientifique, comme en témoignent nos publications récentes. Nous avons amené 4 programmes en clinique et avons aujourd’hui plus de 30 molécules dans notre portefeuille.

Je me retrouve tout à fait dans la dynamique d’Innate qui visent à garder des liens très forts tant avec la recherche fondamentale qu’avec l’industrie et à créer des ponts, tous les ponts possibles, entre ces deux mondes.