François Romagné

Trois questions à François Romagné, cofondateur d’Innate Pharma, et aujourd'hui Directeur Scientifique de MI-mAbs, la nouvelle plateforme d’immunotechnologie d’Aix Marseille Université.

Quel est votre regard aujourd’hui sur Innate Pharma en tant que fondateur de la société ?

La recherche fondamentale a permis de décortiquer les mécanismes d’action du système immunitaire et dévoiler des possibilités d’interventions thérapeutiques. C’est un enracinement très profond d’Innate Pharma dans cette science, avant tout via ses fondateurs, qui a permis le développement de la société. Nous sommes partis des idées et découvertes des fondateurs pour développer des produits pharmaceutiques. 

Depuis 1999, Innate développe toujours certaines idées de départ, a accumulé beaucoup d’expérience permettant la mise au point de nouveaux produits, avec cet ADN bien vivant. 

Dans le domaine des cellules NK, plusieurs produits issus de ces nouvelles recherches sont aujourd’hui en développement clinique, comme IPH4102 dont le récepteur et l’anticorps ont été initialement découvert par Alessandro Moretta, cofondateur d’Innate. C’est une collaboration entre ce dernier et le Dr Armand Bensussan, directeur de recherche à l’Inserm, qui a fait émerger le concept. Puis celle avec le Pr Martine Bagot, chef du service de dermatologie de l’hôpital Saint-Louis, qui a permis le ciblage des lymphomes T cutanés. 

J’ajouterais qu’on ne développe pas un projet comme celui d’Innate sans être une équipe soudée. La concurrence est très rude et le développement semé d’embuches. Il faut de bonnes idées, des financements corrects et une équipe très performante et soudée. C’est essentiel. Surtout dans les phases initiales.

Que pouvez-vous nous dire sur les développements technologiques associés à la R&D d’immunothérapies chez Innate Pharma ?

Si on s’intéresse au développement de la technologie anticorps, nous avons beaucoup appris et l’équipe continue à le faire auprès des partenaires pharmaceutiques, d’abord Novo Nordisk, puis Bristol Myers-Squibb et aujourd’hui AstraZeneca. A leurs côtés, nous avons acquis un savoir-faire important et très précieux de l’ingénierie des anticorps monoclonaux puis dans le développement clinique de ces anticorps, notamment dans le cadre d’essais cliniques larges. Et l’équipe a également beaucoup appris au travers de son expérience accumulée et en recrutant des talents.

Innate s’est aussi intéressée assez tôt à des technologies anticorps qui sortent des « classiques » monoclonaux, à savoir les anticorps bispécifiques et les conjugué médicaments ou ADC (pour Antibody-Drug Conjugate) qui couplent anticorps et toxines. Les ADC permettent d’augmenter l’efficacité d’un anticorps classique puisqu’ils sont capables d’apporter des molécules cytotoxiques à l’intérieur même des cellules cancéreuses, en utilisant comme "véhicule" des anticorps qui reconnaissent spécifiquement ces cellules, tandis que les anticorps bispécifiques se lient d’une part à un antigène à la surface des cellules tumorales, et d’autre part à un récepteur sur les cellules immunitaires et cette liaison déclenche l’activation et la destruction des cellules tumorales, par les cellules NK. Les anticorps bispécifiques font d’ailleurs l’objet d’une collaboration entre Innate Pharma et Sanofi.

Aujourd’hui le développement de ces technologies est mené en collaboration avec la plateforme d’immunotechnologie Mi-mAbs.

Vous qui êtes aujourd’hui à la tête de cette plateforme, que pouvez-vous nous dire de MI-mAbs et de son lien avec Innate ?

Nous avions chez Innate et avec nos collaborateurs académiques, notamment de proximité, la volonté forte de créer une plateforme de référence ici, utile pour la communauté au sens large et bien sûr pour notre écosystème de Marseille Immunopôle. Il y eut dès l’origine un cercle vertueux entre Innate et MI-mAbs, la première ayant donné l’impulsion de la deuxième et lui apportant son expérience, et cette dernière contribuant aujourd’hui aux développements d’Innate. Aujourd’hui, MI-mAbs est au service des académiques, des biotechs et des sociétés pharma et continue à servir les projets d’Innate.

Côté développement technologique, nous sommes restés sur l’ingénierie des anticorps monoclonaux et nous profitons du boom du domaine, à la pointe des technologies, ce qui permet de faire des développements plus rapides et d’avoir des produits de meilleure qualité. En parallèle, nous travaillons sur les technologies beaucoup plus précoces des bispécifiques et des ADC où l’ingénierie est très différente. Nous apprenons beaucoup sur ces nouveaux formats auprès de grosses sociétés. Ces formats d’anticorps sont l’avenir de nouveaux produits car ils ouvrent de nouvelles applications potentielles. 

Ces nouvelles technologies représentent de nouveaux défis mais sont des pistes d’avenir très excitantes. Cette complexité en fait des outils plus chers et toujours complexes mais essentielles pour de nouvelles applications inaccessibles aux anticorps monoclonaux qui eux resteront le nouveau médicament « de base ».