Hervé Brailly

Fondateur et CEO de la société pendant 18 ans, aujourd’hui président de son Conseil de Surveillance, revient sur la création d’Innate Pharma en 1999.

Sur quels fondements scientifiques la société a-t-elle été créée ?

Au début des années 90, une série de publications a replacé l’immunologie parmi les champs de recherche essentiels et prometteurs de la recherche biomédicale en cancérologie. Parallèlement, on découvrait des mécanismes moléculaires contrôlant l’immunité innée, de nouveaux récepteurs étaient caractérisés, ouvrant de nouvelles perspectives d’intervention. Nous n’en étions néanmoins qu’aux balbutiements. 

Parmi ces scientifiques pionniers, on retrouve des fondateurs d’Innate : 

Le regretté Alessandro Moretta et son équipe de l’Université de Gênes ont découvert les récepteurs responsables de l’action cytotoxique (tueuse) des cellules Natural Killer (NK). Avec Éric Vivier, alors chercheur au Centre d’Immunologie de Marseille-Luminy, ils ont élucidé les mécanismes de contrôle de l’activation des cellules NK et ont décrit les récepteurs  inhibiteurs impliqués. Ces découvertes ont donné une base moléculaire à l’hypothèse du « missing self » formulée par Klas Karre et ainsi ouvert la voie à l’immunothérapie ciblant des points de contrôle (checkpoints) des cellules NK.

A la même période, Marc Bonneville et Jean-Jacques Fournié, chercheurs respectivement à Nantes et Toulouse, décrivaient une classe nouvelle de petites molécules activant un autre type de lymphocytes non conventionnels, les cellules T Gamma 9 Delta 2 (TG9D2). Plus généralement, émergeait le concept de la reconnaissance par ces lymphocytes de cellules subissant un stress métabolique, comme ce peut être le cas lors de transformations tumorales.

C’est aussi à cette période que James Allison, prix Nobel de médecine 2018 pour sa contribution à l’immunothérapie, publiait les articles princeps sur CTLA4 qui donnera naissance près de 15 ans plus tard au premier inhibiteur de point de contrôle de l’immunité… Nous étions encore très loin de soigner des patients !

Nous nous connaissions de longue date avec Éric, Marc et Jean-Jacques et également François Romagné qui, comme moi, avait commencé sa carrière chez Immunotech, l’une des toutes premières biotechs européennes et la première à Marseille ! Éric a naturellement fait le pont avec Alessandro. L’émulation était là. Nous avons donc décidé de réunir les deux bras de l’immunité innée - NK et TGD - pour lancer ensemble Innate Pharma.

 

Pouvez-vous nous résumer les évolutions qu’a suivi Innate en 20 ans ?

Il y a bien sûr eu plusieurs phases dans l’histoire d’Innate Pharma mais nous avons toujours essayé de travailler dans un rapport étroit avec l’industrie pharmaceutique, d’une part, pour accéder à des capacités de développement permettant de faire progresser nos candidats médicaments mais aussi dans une logique d’apprentissage afin d’évoluer plus vite– et bien sûr pour pondérer un peu les risques financiers importants de l’activité de R&D. 

Évidemment nous sommes restés très proche de l’académique, nous y avons construit un réseau solide, en s’appuyant sur nos fondateurs, ce qui nous a permis d’accéder à des pépites de la recherche en immuno-oncologie. 

Nous avons choisi de construire un portefeuille large de plusieurs candidats médicaments, et d’avancer peut-être ainsi plus lentement mais sans jamais être dépendant d’un programme unique. Bien sûr, nous avons dû composer avec les contraintes du développement et avec les contraintes et limitations financières d’une petite organisation mais toujours en maintenant ouvertes de nombreuses options de partenariat ou de développement propre. Ceci implique de faire des choix et de définir des priorités ce qui est souvent ardu. Nous avons ainsi, par exemple, dû faire le choix difficile de ne pas poursuivre en clinique un programme TGD prometteur mais qui aurait nécessité des essais cliniques de très grande ampleur pour la démonstration d’efficacité. Nous avons préféré donner la priorité à des programmes visant des récepteurs des cellules NK, ce qui s’est révélé plusieurs années plus tard un choix pertinent dans la définition des priorités. L’immunothérapie ciblant les TGD reste une voie très intéressante, qui portera certainement ses fruits, même si ce n’est pas chez Innate Pharma.

Que diriez-vous du chemin parcouru et des perspectives de la société ?

Dès le départ du projet Innate Pharma nous avions des ambitions affirmées. Nous voulions tout à la fois développer un portefeuille large avec plusieurs candidats médicaments, nouer des partenariats avec la pharma, mais aussi aller au bout de l’aventure et devenir une société biopharmaceutique à part-entière qui conçoit, développe et commercialise des médicaments. Nous avons essayé de créer les conditions qui permettent cette maturation de l’organisation tout en conservant des ambitions scientifiques élevées. De ce point de vue, nous sommes très fiers du chemin parcouru, notamment grâce à Mondher Mahjoubi qui a pris les rênes de la société début 2017. Fort de son expérience et de sa connaissance des produits d’AstraZeneca, Mondher a permis à Innate de faire l’acquisition de son premier produit commercial, le LumoxitiTM, maintenant lancé aux US, qui ainsi transforme Innate en société commerciale, qui demain pourra aussi commercialiser ses propres produits, issus totalement de sa recherche interne. La stratégie commerciale se concentre sur des produits ciblant des tumeurs rares, notamment en hématologie. Parallèlement, avec aujourd’hui plus de 200 salariés, Innate Pharma s’impose comme un acteur important de la recherche et de l’innovation en immuno-oncologie. Le partenariat avec AstraZeneca permet d’avancer aussi ses programmes dans des indications majeures de tumeurs solides en s’appuyant sur les capacités de développement de notre partenaire. En tant que fondateur, je suis très heureux de voir qu’Innate suit une voie tracée dès 1999, même si nous n’avions pas d’idée précise de l’itinéraire, ni du temps que nous mettrions à le parcourir !